Les îles Saint-Pierre et Miquelon sont situées en Amérique du Nord, tout près de la côte sud de Terre-Neuve, soit à environ 20 km de la péninsule de Burin par 46°50' de latitude nord, c'est à dire environ 200 km plus au sud que la ville de Paris. Les îles ont une superficie totale de 242 km², si on inclut les quelques dizaines de kilomètres carrés de lagunes. L'archipel est allongé dans la direction nord-sud sur une distance de quelque 50 km.

Saint Pierre et Miquelon
Les trois îles principales de l'archipel ont une topographie variée. A Miquelon, la plus grande des îles, la partie centrale montagneuse est entourée d'une large plaine côtière ; le Cap de Miquelon, à l'extrémité nord de l'île, est un plateau élevé. A Langlade, un plateau de quelque 100 m d'altitude occupe la plus grande partie de l'île. L'isthme de sable qui relie Langlade à Miquelon ne s'est fermé qu'au 18e siècle. St-Pierre, la troisième île en superficie, comporte un plateau et une plaine parsemée de basses collines. C'est sur cette plaine que se trouve la ville de St-Pierre, la principale agglomération de cette collectivité territoriale française de 6600 habitants. Plusieurs îles de plus petite taille font partie de l'archipel et se retrouvent surtout à proximité de St-Pierre.

St Pierre
Les îles de Miquelon et de St-Pierre sont surtout constituées de roches volcaniques, principalement de rhyolite. Le Cap de Miquelon est un ensemble complexe de roches métamorphiques. Langlade est formée en majeure partie de roches sédimentaires ; les schistes et le quartzite dominent, mais le calcaire n'est pas totalement absent.
La température moyenne annuelle de 5,5°C, intimement liée à celle de la mer, nous vaut des printemps habituellement frais et brumeux, et, à l'inverse, des automnes plus tempérés que sur le continent voisin. La température moyenne de février, le mois le plus froid, est de -3°. Celle du mois d'août est de 15,7°. Les précipitations, généralement bien distribuées tout au long de l'année sont en moyenne de 1350 mm.
La rencontre entre le courant froid du Labrador et le courant chaud du Gulf Stream est propice à la formation de brouillards parfois persistants, surtout au printemps et en début d'été, notamment en présence de vents du sud-ouest. Cette humidité en suspension est un apport non négligeable d'eau provenant directement de l'atmosphère. Ceci est parfaitement illustré par la présence du Scirpe cespiteux (Scirpus cespitosus) que l'on trouve à la fois dans les tourbières et sur la plupart de nos sommets.
Une tourbière, par définition, est une zone humide, colonisée par la végétation, dont les conditions écologiques particulières ont permis la formation d'un sol constitué d'un dépôt de tourbe. Ces écosystèmes se caractérisent, en premier lieu, par un sol saturé en permanence d'une eau stagnante ou très peu mobile privant de l'oxygène nécessaire à leur métabolisme les micro-organismes (bactéries et champignons) responsables de la décomposition et du recyclage de la matière organique. Dans ces conditions asphyxiantes (anaérobiose), la litière végétale ne se minéralise que très lentement et très partiellement. Elle s'accumule alors, progressivement, formant un dépôt de matière organique mal ou non décomposée : la tourbe.

Véritable roche végétale fossile, la tourbe est donc un sol organique issu de la dégradation incomplète de débris végétaux dans un milieu saturé en eau. Elle contient au moins 20 % de carbone (30 % dans le cas de tourbes riches en argiles) et peut s'accumuler sur plusieurs mètres d'épaisseur, au rythme moyen de 0,2 à 1 mm par an. La plupart des tourbières s'étant formées après le retrait de la dernière glaciation (glaciation du Würm, il y a environ 12 000 ans), les dépôts de tourbe généralement observés ont une épaisseur comprise entre 50 cm et 5 à 10 m mais ces accumulations prennent parfois des proportions exceptionnelles comme à la Grande Pile (70) où le dépôt atteint 19 m. L'épaisseur du dépôt tourbeux permet d'ailleurs de séparer les tourbières stricto sensu, dont l'épaisseur de tourbe est d'au moins 40 cm, des milieux para-tourbeux qui ont une épaisseur de tourbe inférieure.

Paysage au sud du village de Miquelon © Francis Muller
Les végétaux édificateurs de la tourbe, essentiellement des bryophytes (les sphaignes notamment) et diverses plantes herbacées, sont qualifiés de tourbogènes ou turfigènes. Une tourbière est active tant que se poursuivent les processus d'élaboration et d'accumulation de la tourbe à partir de ces végétaux (processus de t(o)urbification ou turfigenèse). Si ces processus cessent, la tourbière devient inactive... mais est parfois susceptible de se régénérer.

Osmonde cannelle, Osmunda cinnamomea au Cap Miquelon, © par Francis Muller
Selon la nature des végétaux dont elles sont issues, les tourbes présentent des caractéristiques bien marquées. Ainsi, par exemple, les tourbes blondes issues de la transformation des sphaignes, sont généralement des matériaux à faible densité, poreux, acides et riches en fibres (leur structure est qualifiée de fibrique).
A l'inverse, les tourbes brunes ou noires issues de la décomposition plus avancée de grands hélophytes sont des matériaux compacts, humifiés, contenant moins de fibres et dont la structure est qualifiée de saprique. Il existe, bien évidemment, des tourbes aux caractéristiques intermédiaires.
La tourbe ne pouvant se former que dans des milieux constamment gorgés d'eau, la condition indispensable à la formation et au développement des tourbières est l'existence d'un bilan hydrique positif : les apports d'eau ( pluie, neige, brouillard, ruissellement, nappe...) doivent être égaux ou supérieurs aux pertes (évapotranspiration, écoulements latéraux ou verticaux...). C'est une condition sine qua non.

Différents facteurs interviendront dans l'établissement d'un tel bilan. Le climat, notamment, aura un rôle fondamental. La pluviosité conditionne en grande partie les apports hydriques alors que la température agit sur les taux d'évapotranspiration, en même temps qu'elle influence les phénomènes de production et de minéralisation de la matière organique. Ainsi, les climats très secs (apports hydriques insuffisants), ou très froids (production de matière organique trop faible), excluront l'existence de tourbières. Les climats les plus favorables seront ceux qui allient des précipitations importantes à des températures relativement basses, mais des tourbières pourront se développer sous des climats chauds à condition que les pertes par évapotranspiration soient compensées par d'abondantes précipitations (c'est le cas des tourbières tropicales ou équatoriales).
Certaines conditions locales pourront également favoriser l'existence de tourbières. Ainsi, la topographie jouera un rôle important : l'accumulation des eaux dans une dépression du sol ou leur écoulement lent le long d'une faible pente créeront des conditions favorables à la genèse de milieux tourbeux. La nature du substrat géologique aura également un rôle important, notamment sa perméabilité, déterminant sa capacité à retenir les eaux, qui aura une influence directe sur le bilan hydrique, ou ses caractéristiques chimiques qui pourront modifier l'activité des micro-organismes décomposeurs.
Les tourbières occupent plus de la moitié de la superficie de l'archipel. A ce jour, aucune étude approfondie ne leur a été consacrée. Cependant les études WELLS & POLLETT, 1983 menées notamment dans la partie sud-est de la grande île voisine de Terre-Neuve (1/5 de la France métropolitaine en superficie) nous permettent certaines extrapolations.
Nous disposons d'une bonne connaissance des plantes des tourbières de Saint-Pierre et Miquelon bien qu'aucune étude phytosociologique n'ait été réalisée. Les tourbières de l'archipel entrent dans les deux catégories principales : ombrotrophiques et minérotrophiques. Le visiteur sera impressionné par la véritable mosaïque que constituent nos tourbières, depuis les sites oligotrophes à Sphagnum fuscum et à Lichens du genre Cladonia et à Platanthera blephariglottis jusqu'aux sites mésotrophes à Chamaedaphne calyculata, Kalmia polifolia, Myrica gale...
Ces mosaïques comportent des tourbières en bourrelet en bord des étangs, en bordure de ruisseaux. Elles sont présentes tant sur les terrains plans et horizontaux que sur les pentes, et jusqu'en bord de mer, comme près de falaises du Cap Miquelon, où les embruns apporteraient un complément de certains sels minéraux marins. Ainsi, presque chaque mètre carré se distingue du voisin par un aspect et une composition spécifique propres.

Epinettes à l'horizontale à Saint-Pierre © par Francis Muller
Quatre tourbières minérotrophiques principales se distinguent sur l'île de Miquelon. On y trouve notamment Carex chordorrhiza, qui n'est noté à Terre-Neuve que dans la péninsule du Nord. La tourbière du ruisseau noir de Dolisie à Langlade, notée également comme riche, n'a pas été étudiée en détail. Une autre tourbière est présente dans la vallée moyenne de la "Belle Rivière".
Flore
Parmi les plantes caractéristiques des tourbières, on sera spécialement attiré par de superbes Orchidées comme Arethusa bulbosa ou Calopogon tuberosus (l'archipel compte d'ailleurs 21 espèces de cette famille au total !). Les plantes carnivores comprennent Drosera rotundifolia et D. intermedia, familières au visiteur européen, mais aussi la Grassette Pinguicula vulgaris, qui n'est pas à Miquelon réellement inféodée aux tourbières, mais plutôt aux rochers humides et pauvres et à certains sites herbeux. Les Lentibulariacées comportent 4 espèces d'utriculaires, bien plus typiques des tourbières :



Sarracenia purpurea à Saint-Pierre © Francis Muller

Sarracenia purpurea à Miquelon © Francis Muller

Diapensia lapponica à Cap Miquelon © Francis Muller





Les usages de la tourbières
La tourbe n'a pratiquement jamais été utilisée, ni comme combustible, ni comme support de culture. Toutefois, une petite exploitation est en préparation, mais devrait être limitée dans l'espace et ; elle ne devrait concerner que les besoins locaux.

D'autres usages ont pour cadre les tourbières de l'archipel :
La cueillette de la " plate-bière " (Rubus chamaemorus) est très répandue à la fin de l'été. Le fruit orangé de cette mûre de petite taille est délicieux en confiture … ou en liqueur.
La chasse est importante sur les tourbières. Il y a 600 chasseurs à St-Pierre-et-Miquelon et certains apprécient les tourbières pour y chasser les canards, les bécassines ou la Bernache du Canada.
Les pêcheurs ne sont pas en reste, puisque l'Omble de fontaine (Salvelinus fontinalis), un Salmonidé fort apprécié, fréquente nombre d'étangs et de ruisseaux de tourbières.

Pistes de recherche à mettre en place
Il y aurait ample matière à recherche sur les tourbières de St-Pierre et Miquelon, tant pour des étudiants réalisant leur mémoire ou leur thèse que pour des amateurs ou professionnels souhaitant élargir leurs horizons.
Tout d'abord, il serait utile de réaliser un inventaire exhaustif des tourbières de l'archipel, en employant une typologie adaptée et en en déterminant aussi les caractéristiques physico-chimiques.
La phytosociologie des tourbières gagnerait à être caractérisée, en comparant les milieux de l'archipel avec ceux de Terre-Neuve ou du continent nord-américain voisin.
Parmi les études botaniques qui seraient utiles, signalons celle des algues d'eau douce. Maints groupes zoologiques n'ont pas non plus été approfondis.

Protection des tourbières
Dès l'apparition, dans les années 1970/80, des véhicules tout-terrain, des mesures ont été prises pour en limiter les dégâts sur les tourbières. Ces mesures sont donc intervenues suffisamment tôt pour préserver nos tourbières, même si cela ne s'est pas fait sans moult contestations, qui se sont estompées au vu des dégâts infligés à la nature de la grande île voisine de Terre-Neuve par de tels véhicules.
S'il n'existe pas de menaces particulières et immédiates sur nos tourbières, il conviendrait néanmoins de prévoir tout particulièrement la protection des quatre tourbières mentionnées plus haut. Le moyen le plus approprié pour cette action devrait être réfléchi ; l'amélioration de certains éléments de la connaissance de ces milieux serait un préalable nécessaire.
Les cas où l'on peut encore préserver des tourbières en bon état, sans avoir à 'jouer les pompiers', ne sont pas si nombreux. Ne devait-on pas en profiter pour s'assurer de la pérennité de ces milieux, sans attendre que des menaces ne se profilent ? Les tourbières sont rares en France. Il conviendrait donc de mieux connaître et de préserver celles qui sont si typiques de notre seule terre nord-américaine.
Malgré leur immense valeur patrimoniale et en dépit de la multiplicité des fonctions qu'elles assurent et dont l'Homme, d'ailleurs, est souvent le bénéficiaire direct, les tourbières ont subi, durant plusieurs décennies, d'importantes et continuelles dégradations découlant des activités humaines.
Jusqu'au début du siècle, pourtant, les nombreuses ressources naturelles produites par les tourbières (tourbe combustible, fourrage, litière végétale, pâture, gibier, fruits...) étaient exploitées par les populations rurales pour qui ces écosystèmes précieux représentaient une réelle source de revenus économiques. Les tourbières étaient intégrées à la vie économique et sociale de ces populations et faisaient alors l'objet d'usages traditionnels extensifs pratiqués de manière le plus souvent artisanale, parcimonieuse et respectueuse du milieu et du caractère renouvelable des ressources. Ces ressources, bien que limitées, étaient tout à fait suffisantes pour les besoins de l'époque.

Mais ces activités traditionnelles ont été progressivement abandonnées à mesure du développement économique, social et démographique de notre pays, des mutations de l'agriculture et du monde rural, de l'essor de l'aménagement du territoire, des progrès dans le domaine de l'agronomie, de la sylviculture ou du machinisme agricole... En même temps que cessaient ces activités traditionnelles sur de nombreuses tourbières, alors abandonnées à leur évolution spontanée, d'autres sites ont progressivement été l'objet de nouvelles activités ayant pour objectif, sinon la disparition pure et simple du milieu, au moins son "amélioration" avec, comme vocation commune, la mise en valeur d'un milieu devenu improductif au vu des nouveaux critères économiques. Drainages intensifs agricoles, plantations de ligneux, décharges et dépôts divers, extractions industrielles de tourbe, creusements d'étangs et de plans d'eau, ennoiements, remblaiement pour la construction d'infrastructures diverses..., sont autant d'activités et d'atteintes qui se sont développées depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ont eu raison de plusieurs dizaines de milliers d'hectares de tourbières en France.
Aussi, la superficie des tourbières françaises, supérieure à 200 000 hectares dans les années 1945, s'est vu réduire de moitié en cinquante ans puisqu'on l'estime aujourd'hui à moins de 100 000 hectares. Ce triste constat n'est malheureusement pas l'apanage de la France et c'est l'ensemble des tourbières européennes qui a connu le même sort, dans des proportions parfois bien plus dramatiques encore.
Diverses atteintes et menaces pèsent sur les tourbières telles les drainages à finalité agricole, le boisement artificiel, l'extraction industrielle de la tourbe, la création de plans d'eau, etc.