Accueil Futura Sciences
 

Diversité génétique et questions de races - 22/02/2008

Carte blanche à : Bertand Jordan
Généticien moléculaire

La génétique humaine a fait d’énormes progrès depuis que les techniques du Génie Génétique rendent possible l’isolement et l’étude de nos gènes.

Des centaines de maladies héréditaires ont été élucidées, la plupart des mécanismes par lesquels une cellule devient cancéreuse ont été découverts et, au début de ce siècle, la lecture intégrale du génome humain a révélé les trois milliards de lettres (« bases ») de notre patrimoine héréditaire.

Depuis quelques années, il est possible de comparer en détail les ADN de différentes personnes : les techniques actuelles permettent d’évaluer de manière fine et approfondie les différences génétiques qui existent entre individus et entre populations.

L’objectif de ce dossier est d’examiner si ce que l’on sait actuellement de ces différences réintroduit, ou non, l’idée de « races » humaines biologiquement distinctes, vous pourrez découvrir la race version ancienne, le racisme, les snips, génotype et phénotype, des maladies raciales.....

Commençons par revenir sur cette notion de « race ». Il est important de noter que, pour l’essentiel, elle apparaît à la fin du 17e siècle et se développe surtout au 18e et 19e. Cela semble paradoxal puisqu’il s’agit de l’ère des Lumières, du progrès technique, de la foi en la rationalité et la démocratie…

Mais simultanément se développent l’esclavage, la colonisation, l’exploitation de populations entières, ce qui aboutit à une contradiction flagrante entre les idéaux de la société et ses actes. Cette contradiction est « résolue » en affirmant que les indigènes ou les « nègres » appartiennent à des « races inférieures », moins évoluées, moins intelligentes, plus primitives, ce qui légitime leur assujettissement. A cette époque l’idée de « race » (théorisée par de nombreux penseurs dont le Français Gobineau, auteur du « Traité sur l’inégalité des races ») est une évidence. Nombre d’images présentent l’Africain comme un intermédiaire entre le singe et l’homme.



Planche extraite de l’ouvrage « Histoire naturelle du genre humain » par Julien Joseph Virey (Paris, 1801).

Cette conception, et ces représentations, persistent au cours du 20e siècle, comme en témoigne cette couverture d’un livre publié en 1929 et qui place un « Tasmanien » entre le chimpanzé et l’homme.

La notion de « race » est en fait floue et complexe, et associe au moins trois composantes : l’ethnicité culturelle (le langage, la religion, les coutumes et l’habillement…), l’attitude de la société et des institutions (comme aux Etats-Unis où toute personne ayant même un seul ancêtre noir était considérée comme noire), et des caractères biologiques comme la couleur de la peau, la texture des cheveux, les traits du visage... En « version intégrale », l’idéologie raciale affirme que l’humanité est divisée en races, qui sont biologiquement et génétiquement distinctes et présentent chacune des comportements caractéristiques et héréditaires.

De ce point de vue, les races sont inégales et, naturellement, c’est la variété blanche, européenne, aryenne qui est la meilleure, la plus évoluée et qui a pour mission de régenter toutes les autres.

Le rejet de la notion de « races inférieures », à partir des années 1940, s’est nourri de la révélation des crimes du nazisme, accompagné par la décolonisation et l’accession à l’indépendance des peuples jusque là assujettis.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir - L’arbre de la famille des primates. Notre dernier ancêtre commun avec le chimpanzé remonte à six ou sept millions d’années.

Il s’est aussi appuyé sur l’impossibilité de prouver des différences d’ordre génétique entre groupes de population en ce qui concerne les aptitudes et les performances.

La vision actuelle du peuplement de la Terre par l’homme moderne (Homo sapiens) à partir de l’Afrique.

Enfin les preuves de plus en plus convaincantes d’une origine unique de l’homme moderne, en Afrique il y a 150 000 ans environ, et du peuplement de la terre par des migrations successives débutant il y a seulement 60 à 70 000 ans ont porté un coup fatal à l’idée de races dont l’inégalité serait « logique, expliquée, permanente et indélébile », pour reprendre une expression de Gobineau.

A partir des années 1990, l’exploration du génome humain a été engagée dans le cadre de grands programmes internationaux et a abouti à la lecture intégrale des trois milliards de bases A, T, G ou C que contient l’ADN humain et dont l’ordre, la succession, la séquence renferme les formules des protéines nécessaires à la vie.


Une vision (un peu simplifiée) d'une cellule et de son noyau dans lequel on voit les chromosomes. L'un deux est "déroulé" pour montrer la molécule d'ADN.

Cela a permis, grâce à la comparaison de l’ADN de différentes personnes, de mesurer la diversité génétique de l’espèce humaine. Celle-ci est faible : on trouve environ 0,4% de différence entre l’ADN de deux êtres humains. Jusqu’à récemment, on croyait même que ce chiffre était de 0,1%, d’où l’affirmation que « nous sommes tous identiques à 99,9% ».

En fait cette évaluation ne tenait compte que des différences ponctuelles, les Snips (voir plus loin) et il existe aussi des différences portant sur des régions longues de quelques centaines ou milliers de bases (dont le nombre d’exemplaires est variable selon les individus) qui portent la valeur à 0,4 ou 0,5%.

Cette faible diversité (inférieure à celle que l’on trouve au sein de chaque espèce de grands singes) est due à l’apparition et l’expansion très récente notre espèce à partir d’une population peu nombreuse (une dizaine de milliers de personnes il y a cinquante mille ans environ).

Cette faible diversité a encouragé des conclusions un peu rapides : « Nous sommes tous identiques à 99,6%, donc les races n’existent pas, et donc le racisme n’a pas de sens ». Conclusions trop rapides, car 0,4% de différence, cela fait tout de même plusieurs millions de points de divergence entre les ADN de deux personnes ; de plus, il est indéniable que l’on distingue (en général) facilement un Asiatique d’un Africain ou d’un Européen. Et d’ailleurs, on peut être antiraciste sans soutenir que nous sommes « tous pareils »…

Il faut donc se poser encore quelques questions sur la nature exacte de la diversité génétique humaine. Quel est le type de différence que l’on constate entre les ADN de deux personnes ? Comment cette diversité est elle répartie à l’intérieur de différentes populations et d’une population à une autre ? Et l’analyse d’un ADN humain « anonyme » donne-t-elle des informations sur l’ascendance de la personne dont il provient ?

 

Entre deux personnes prises au hasard, on trouve donc environ 3 millions de différences ponctuelles dans l’ADN (une lettre changée), plus environ neuf cent mille différences portant sur la duplication ou l’absence d’un segment d’ADN. Nous considèrerons essentiellement les différences ponctuelles, la découverte des autres différences est très récente et les études sont en cours.

Les différences ponctuelles sont appelées SNP (Single Nucleotide Polymorphism) ou « Snip », elles consistent en un changement d’une base en un point précis de l’ADN :


                                       Région du SNP         

A1 ...GTTACCTGGCATGGCACATTGCTTTAA... dans l’ADN de Marie

A2 ...GTTACCTGGCATAGCACATTGCTTTAA... dans l’ADN de Jacques

On dit que cette zone de l’ADN peut exister sous la forme de deux allèles, celui qui porte un G (en gras dans le schéma) et celui qui porte un A. 

Les Snips sont inégalement répartis dans l’ADN mais, en moyenne, on en trouve un toutes les mille bases (ce qui fait trois millions de Snips en tout dans les trois milliards de bases de l’ADN).

La question que nous posons peut donc être reformulée : les Snips définissent ils des groupes humains ? On peut tout d’abord se demander s’il existe des allèles spécifiques pour certaines populations, la réponse est négative : presque tous les allèles sont présents dans chaque population. Certains allèles sont-ils néanmoins plus fréquents dans certains groupes humains ? C’est le cas pour 10% environ des Snips. Au total, 80 à 90% de la variation génétique sont retrouvés à l’intérieur de chaque ensemble, 10 à 20% seulement entre les moyennes des groupes. Il y a donc plus de variabilité à l’intérieur d’une population (les Européens, par exemple) qu’entre la moyenne d’un groupe et celle d’un autre.

Malgré cette faible différence entre groupes, peut-on trouver des « assortiments » caractéristiques d’allèles ? En termes savants : la corrélation des allèles permet-elle de définir des ensembles ? Cela dépend, en fait, des Snips que l’on choisit pour faire une telle étude. En voici un exemple : l’ADN de 84 personnes (Européens, Africains, Chinois et Japonais) a été analysé pour 8500 Snips déjà répertoriés (et étudiés dans différentes populations). On regarde alors si les résultats permettent de classer ces personnes en plusieurs ensembles. Les données sont présentées sous forme d’ « arbres de proximité » regroupant les individus selon leur similitude génétique (Eu : Européens, AF : Africains, Jp : Japonais, Ch : Chinois).


Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Si l’on effectue l’analyse avec les 1000 Snips dont les fréquences alléliques varient le moins entre les groupes, on voit que les personnes ne sont pas différenciées (à part les deux familles F1 et F2 : F : père, M : mère, C : enfant).


Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Mais si l’on choisit les mille Snips les plus variables, la distinction est très nette, et l’on voit apparaître une branche « européenne », une branche « asiatique » qui mélange Japonais et Chinois, et une branche « africaine ». Une analyse sophistiquée (bien plus complexe que les « empreintes génétiques pratiquées en recherche de paternité ou en criminologie) permet donc bel et bien de rattacher l’ADN d’une personne à un groupe d’ascendance. 

On peut aussi choisir les Snips les plus caractéristiques des populations d’origine et les employer pour étudier les populations actuelles. Une telle étude, pratiquée sur des citoyens Nord-américains dont la « race », répertoriée lors des recensements, est auto déclarée (c’est-à-dire que chaque personne coche elle-même la case de son choix sur le formulaire de recensement), est présentée sur le triangle suivant :

Ici les trois populations de référence qui définissent les Snips employés sont africaine, européenne et amérindienne. Elles définissent les trois sommets du triangle. Les personnes dont l’ADN a été analysé se déclarent « Afro-américaines » (cercles rouges), « Blanches » (croix bleues) ou « Hispaniques » (croix vertes) (voir le formulaire de recensement ci-dessous). Chaque point représente un individu, positionné dans le triangle en fonction de la proximité de son ADN avec les trois références.

On voit que les « Blancs » forment un groupe assez compact, proche de la population européenne de référence. Les Afro-américains, par contre, se répartissent tout au long de la base du triangle, une partie d’entre eux étant plus proche des Européens que des Africains : cela correspond au fait que pendant longtemps aux Etats-Unis tout individu ayant ne serait-ce qu’un ancêtre Noir était répertorié comme Noir. Cette contrainte n’existe plus aujourd’hui puisque la race est autodéclarée, mais il en reste des traces…

Quant aux « hispaniques », ils ont clairement une ascendance mixte, européenne et amérindienne, dans des proportions variables. Cela correspond au métissage important ayant eu lieu au Mexique, qui est généralement leur pays d’origine.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir -  Formulaire du recensement pratiqué en 2000, aux Etats-Unis

Image agrandie du questionnaire

En somme, on voit que l’ADN (moyennant une analyse très détaillée) permet de rattacher une personne à un (ou plusieurs) groupes ancestraux, et que ces groupes ancestraux coïncident grosso modo avec les grandes origines géographiques. Ces groupes ne sont pas exclusifs, et les ascendances mixtes sont très fréquentes (voir le triangle). Evidemment, ces groupements n’impliquent aucune hiérarchie…

L’ADN, l’ensemble des gènes portés par une personne constituent son patrimoine génétique, son génotype. La question maintenant posée est de savoir comment les ensembles décelés au niveau de l’ADN se traduisent au niveau du phénotype des personnes, de leur aspect, de leurs aptitudes ou de leur comportement – en gardant en mémoire que de toutes façons l’influence de la société, de la culture est très importante dans l’espèce humaine, bien plus que dans toute espèce animale.

Les Snips trouvés dans l’ADN permettent de définir des grands groupes de populations. Mais il faut savoir que les gènes n’occupent qu’une petite partie de l’ADN (quelques %), et que donc plus de 95% des Snips se situent en dehors des gènes et n’ont donc a priori aucune influence sur les caractéristiques de l’individu. Néanmoins certains Snips concernent des gènes et peuvent influencer le métabolisme ou l’apparence des personnes.

La figure ci-dessus, par exemple, montre la fréquence d’un allèle qui rend la personne capable de digérer le lait à l’âge adulte (cette aptitude, présente à la naissance, diminue et disparaît ensuite chez les mammifères et chez la plupart des humains). Cela correspond clairement aux régions dans lesquelles l’élevage bovin existe depuis des milliers d’années et indique la sélection, au sein de ces groupes humains, des personnes capables d’utiliser cette source de nourriture.

Un autre exemple (voir la carte) concerne la couleur de la peau. Notons que puisque l’homme moderne vient d’Afrique, ce sont les Européens qui sont devenus blancs et non l’inverse... La couleur de la peau est gouvernée par plusieurs gènes, les allèles « clairs » ont été sélectionnés assez récemment (10 à 20 000 ans) parce qu’ils permettent une meilleure synthèse de la vitamine D dans des conditions d’éclairement faible et évitent ainsi le rachitisme.

La fréquence de différentes maladies varie nettement selon les populations. Par exemple, aux Etats-Unis, l’hypertension, le cancer de la prostate, le cancer du poumon sont plus fréquents chez les Afro-américains, tandis que le cancer de la peau ou l’ostéoporose sont surtout rencontrés chez les « Caucasiens » (Européens).

Mais il n’est pas possible actuellement d’affirmer que ces différences sont liées aux génotypes de ces groupes (d’ailleurs hétérogènes), en raison des différences de revenu, d’habitudes alimentaires et de traitement par le système de santé.

Par contre quelques maladies génétiques rares sont clairement spécifiques à des groupes particuliers (comme le syndrome de Tay-Sachs, une maladie infantile très grave, au sein des Juifs ashkenases), et proviennent d’une mutation ancestrale récente.

Les données récentes de l’analyse génétique (incomparablement plus précises que celles dont on disposait il y a seulement quelques années) confirment que l’humanité est très homogène (par rapport à des espèces comparables comme les grands singes). Ces données montrent néanmoins que, au prix d’une analyse approfondie, on peut retrouver dans l’ADN les traces d’une origine géographique, d’une ascendance ou d’un mélange d’ascendances : les groupes de populations humains ont une certaine réalité, même si leur diversité interne est très importante.

Les différences phénotypiques entre les moyennes de chacun de ces groupes sont modestes et n’indiquent pas de différence héréditaire nette quant à la santé ou aux performances. L’ancienne notion de « races » fondamentalement distinctes n’a pas de sens biologique.

Et pour finir, n’oublions pas que l’égalité en droits de tous les hommes est une décision politique qui ne suppose pas une identité biologique entre les individus…

Pour approfondir ce sujet, voir le livre de Bertrand Jordan, L’humanité au pluriel, la génétique et la question des races, Éditions du Seuil, février 2008.

 

Sommaire
    Page 1 sur 1