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Jean-Jacques Espirat
 

Histoire et culture de la Nouvelle-Calédonie - 29/04/2007

Alors que la Nouvelle-Guinée est peuplée depuis 30.000 ans environ, son réel peuplement est beaucoup plus récent. Certains sites archéologiques datés dont les plus anciens remontent à 4.000 ans, prouve qu'il est possible que l'occupation de l'archipel par ses vrais découvreurs soit un peu plus ancien

  • Les découvreurs de la préhistoire

La Nouvelle-Guinée est peuplée depuis 30.000 ans environ,le peuplement de la Nouvelle-Calédonie est beaucoup plus récent. Les sites archéologiques datés les plus anciens, remontent à 4.000 ans, mais il est possible que l'occupation de l'archipel par ses vrais découvreurs soit un peu plus ancienne.

Les migrations à l'origine du peuplement se sont faites à partir de l'Asie du sud-est autour d'un axe Bornéo - Philippines, Nouvelle-Guinée, Salomons. Ce mouvement migratoire s'est aussi poursuivi au-delà de la Nouvelle-Calédonie vers les Fidji. Plus tard et jusqu'au XIX siècle, sur les côtes et dans les îles (Loyauté, Kunié) notamment, des colonies de navigateurs austronésiens de la Polynésie occidentale (Tonga, Samoa, Fidji, Wallis ) se sont régulièrement installées.

  • Les découvreurs européens

C'est au Capitaine Cook que revient la découverte officielle de la Grande Terre par les Européens. Elle fut faite au cours de son second voyage. Le premier à bord qui aperçu la Grande Terre fut l'aspirant Colnett le 4 septembre 1774. Cook la nomma "New Caledonia". Cook débarqua à Balade sur la côte Est. Il fut reçu amicalement par les habitants. Colnett a laissé son nom au cap situé entre Pouebo et Panié et au sommet qui le domine. C'est le 3eme plus haut sommet de la Grande Terre. Cook longea ensuite la côte Est jusqu'au sud de la Nouvelle-Calédonie et l'île Kunié qu'il nomma île des Pins. Il cartographia la côte Est et, bien qu'il ne l'ait pas longée, sa carte suggère aussi la côte Ouest, remarquablement proche de son tracé réel.

C'est d'Entrecasteaux, alors à la recherche de Lapérouse, qui fit la première reconnaissance de la côte Ouest en 1792. Il arriva à l'Ile des Pins le 16 juin. Il longea ensuite la côte et fit plusieurs tentatives pour entrer dans le lagon et aller à terre mais il finit par abandonner par souci de sécurité. Néanmoins la côte fut observée de la mer et remarquablement cartographiée par Beautemps-Beaupré d'Entrecateaux qui découvrit, au nord de la Grande Terre, les îles Surprise et Huon et l'atoll Beautemps-Beaupré.

Les Iles Loyauté furent découvertes en 1793 par Raven capitaine d'un navire marchand anglais venant de Sydney. La cartographie et l'hydrographie des îles Loyauté ne fut faite qu'en 1827 et 1840 par Dumont d'Urville. Le premier a pénétrer dans le lagon de la côte Ouest fut le capitaine Kent, il le nomma Baie St. Vincent. D'après ses récits, il eut d'excellents contacts avec la population.

Parti de France en août 1785 pour explorer la Nouvelle-Calédonie, le comte de Lapérouse, avec ses deux navires La Boussole et l'Astrolabe, fit naufrage et disparut en 1788 à Vanikoro (Iles Santa Cruz, entre le Vanuatu et les Salomons). Il a toujours été supposé que Lapérouse venait de Nouvelle-Calédonie lorsqu'il fit naufrage, car c'était son itinéraire logique. Mais aucun écrit ne le prouve et les livres de bord ont évidemment disparus avec le naufrage. Le mystère reste donc quoique plusieurs indices tendent à prouver son passage en Nouvelle-Calédonie.

  • Baleiniers et santaliers

C'est vers 1793 que les chasseurs de baleines Américains commencent à toucher la Nouvelle-Calédonie pour leur hivernage. L'époque des marins "santaliers" débute en 1841. Leur commerce deviendra très intense en 1846. Il s'achève après la prise de Possession en 1853.

Les "santaliers" sont à l'origine d'une grande mutation technologique chez les autochtones. En échange du bois précieux, ils apportèrent, des outils et armes d'acier, des étoffes et des objets de verre.

  • Les missionnaires


Les catéchistes de la London Missionary Society débarquèrent en 1841 à l'île des Pins (Kunié) et en 1842 à Touaourou (Sud Grande Terre). Ils en furent chassés en 1842. La LMS s'installa aux îles Loyauté en 1841. Les missionnaires catholiques de la Société de Marie conduits par Monseigneur Douarre s'installèrent à Balade en 1843.

Ils durent quitter cette implantation en 1847. Ils y revinrent en 1851. Les maristes s'implantèrent, avec succès cette fois, à Kunié en 1848. L'Ile des Pins servit de base à l'évangélisation de la Grande Terre. Tous ces visiteurs apportèrent aussi des maladies nouvelles et des puces. Le chef de Kunié initialement intéressé par l'implantation de la mission fut ensuite hostile à la nouvelle religion à laquelle il attribua notamment une épidémie. Les catéchistes furent massacrés.

A Touaourou au sud de la Grande Terre les catéchistes s'enfuirent avant le massacre et la consommation des convertis. Un frère mariste fut tué lors des affrontements qui chassèrent les missionnaires de Balade. Les graves problèmes des premiers missionnaires s'expliquent par le manque de connaissance sur ces peuples et notamment l'incompréhension de leurs langues et de leurs coutumes. Des disettes, des épidémies et des guerres ont souvent été les facteurs déclenchant. Seule l'implantation aux îles Loyauté fut un succès immédiat.

  • Prise de Possession

Napoléon III donna instruction à plusieurs navires de guerre français de prendre possession de la Nouvelle-Calédonie, à la condition qu'elle ne fut pas d'ores et déjà annexée par les Anglais. Le premier arrivé fut l'amiral Febvrier Despointes qui prit possession de la Grande Terre à Balade le 24 septembre 1853.

Mission catastrophe : avant la prise de possession la corvette L'Alcmène fut envoyée en mission exploratoire par le gouvernement français en 1850. L'objectif était d'étudier la possibilité d'une colonisation et de l'installation d'un bagne. La mission se termina tragiquement dans le nord de la Grande Terre, à Yenghebane. Plusieurs officiers et hommes d'équipage furent massacrés et consommés.

  • Le naufrage de Lapérouse

Parti de France en août 1785 le comte de Lapérouse, disparu en 1788 avec ses deux 220 hommes sur deux navires, La Boussole et l'Astrolabe. Ils quittent le 10 mars 1788 l'Australie de l'Est (Botany Bay) en direction du NO vers la Nouvelle-Calédonie et disparaissent.

La mission de Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse, ordonnée par Louis XVI, était vaste ; apporter des connaissances sur le Pacifique, améliorer les cartes, étudier les moeurs des peuples inconnus, rapporter de nouvelles plantes. Elle avait aussi des objectifs politiques avec des projets d'établissement de bases françaises en Alaska, aux Philippines et dans la presqu'île du Kamchatka. Elle prévoyait la reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie découverte par Cook 11 ans auparavant. La disparition de Lapérouse fut longtemps un mystère. Louis XVI en montant sur l'échafaud aurait encore demandé "a-t-on des nouvelles de Monsieur de Lapérouse".

Une expédition partit à sa recherche en septembre 1791. Elle était dirigée par l'Amiral d'Entrecasteaux qui lors de ce voyage arriva à l'Ile des Pins le 16 juin 1792. En faisant plus tard route sur les Santa-Cruz l'expédition découvrit le 19 mai 1793 une île nouvelle que d'Entrecasteaux baptisa l'île de La Recherche. Il continua sa route vers Sourabaya sans y atterrir. Or cette île est Vanikoro et d'Entrecateaux manqua la découverte des derniers membres de l'expédition Lapérouse dont certains, on ne le su que plus tard, vivaient probablement encore sur l'île. Ce fut le capitaine marchand Peter Dillon qui, en 1826 et 1827, découvrit les témoignages du naufrage des deux bateaux à Vanikoro, Iles Santa Cruz (Salomon), au nord du Vanuatu.

Peter Dillon, faisant escale en 1826 à Tikopia, acheta une épée ayant probablement appartenu à Lapérouse et apprit qu'elle venait de l'île voisine de Vanikoro. Il alla en 1927 sur Vanikoro où il découvrit des boulets de canon, des ancres, et autres objets. Ils furent identifiés à Paris par de Lesseps qui avait quitté l'expédition au Kamchatka pour ramener la première partie des archives de l'expédition à Paris par la Sibérie. Les récits que Dillon recueillit à Vanikoro indiquaient que les deux bateaux avaient heurté le récif. La Boussole avait coulé immédiatement et l'équipage de l'Astrolabe avait pu aller à terre où une partie de ses membres fut massacrée par les indigènes. Les survivants construisirent un petit bateau à partir de l'épave et auraient quitté l'île 9 mois après. Ce bateau aurait coulé peut-être dans les îles Salomons.

  • Les recherches de l'association Salomon

L'association Salomon créée en 1981 par Alain Conan a pour but d'étudier le destin du navigateur français Lapérouse et d'organiser des expéditions de recherches sur les sites des épaves de la "Boussole" et de l"Astrolabe" à Vanikoro. Depuis 1981 cinq expéditions de fouilles ont eu lieu. Celle effectuée en 1986 fut une expédition conjointe franco-australienne.

Les recherches en mer ou à terre à Vanikoro, ont permis de découvrir une grande quantité d'objets qui ont été traités, étudiés et classés. Les recherches ont été effectuées avec des spécialistes, archéologues marins ou terrestres et des botanistes. Des informations sur le naufrage des navires et le camp dit "des Français" sont issues des récentes recherches à Vanikoro.

Avec l'expédition de décembre 1999, les fouilles sur Vanikoro ont permis de découvrir les restes ensevelis du camp des naufragés. Il est le témoignage et la preuve de la survie d'une partie des membres de l'expédition. Cette expédition a fait l'objet d'un film paru à la télévision dans l'émission Thalassa.

Une nouvelle expédition a été faite du 25 octobre au 5 décembre 2003. Elle a déjà démontré que le navire de Lapérouse, la Boussole est bien celui qui a coulé dans la faille alors que le second navire l'Astrolabe, n'aurait pas été immédiatement détruit, ce qui aurait permis à une partie de son équipage de se sauver sur l'île. Un squelette et des pierres de meules à grains ont été découverts sur les lieux des naufrages. Les fouilles sur les restes de l'ancien camp on été poursuivies.

Une partie du mobilier de fouilles provenant de Vanikoro se trouve au Musée de l'Histoire maritime de Nouvelle-Calédonie à Nouméa. Les archives réunies sur Lapérouse et le mystère de sa disparition sont considérables.

Population installée en Nouvelle-Calédonie depuis au moins 4.000 ans et peut-être depuis 6 millénaires, les Mélanésiens sont vraisemblablement venus de la région de Bornéo - Philippines en transitant par l'archipel des Salomons. Ils ont aussi reçu, notamment dans les îles, l'influence de groupes venus du centre Pacifique : Tonga, Fidji, Îles Wallis et Futuna.

A l'arrivée des Européens, c'était une population qui avait donc une longue histoire et une culture très achevée. Cette civilisation qui usait alors encore d'outils de pierres polies et de bois est qualifiée de néolithique, mais ceci n'enlève rien à sa complexité et à sa capacité éprouvée à maintenir de façon durable sa population en harmonie avec son environnement naturel. La colonisation a bouleversé son espace et déstructuré en partie son organisation. Le mode de vie européen prend le pas sur le mode traditionnel. Malgré tout c'est une communauté qui fait face au défi d'adaptation au monde moderne sans renoncer à son identité.

  • Le clan

Le clan est la base de l'organisation traditionnelle. Son nom est celui de la "Grande Case" qui en est le symbole avec sa flèche faîtière. A ce nom sont associé des lignées familiales, un territoire, des ancêtres, une histoire. La signification du nom est très forte. Aujourd'hui encore les noms claniques et les noms des lignages qui y sont rattachés, permettent aux enfants métis des clans d'être reconnus membres du clan et canaques. Le clan est constitué de parents sur cinq générations, grands-pères, pères, frères, fils et petits-fils. Il est mythiquement issu d'un ancêtre à partir duquel il se scinde en autant de lignages d'hommes qu'il y avait de frères à cette origine.

  • Lignages et fonctions

Les lignages sont hiérarchisés dans l'ordre des naissances de ces frères ; aîné, cadets, puînés. Chaque lignage a son rôle dans la société. Le lignage aîné fournit les "chefs", les suivants les "maîtres" ou "gardiens" de la porte, de la guerre, de l'eau, de l'igname, etc. Un homme issu d'un clan cadet ne pourra pas être chef, sauf s'il migre dans le lignage de aîné d'un autre clan. Chaque lignage a un nom différent. Le clan était ainsi structuré en savoirs et pouvoirs complémentaires tous unis pour la continuité de la société que le clan représente. Les fonctions du "chef" ne sont pas conformes à notre modèle occidental. Il est "un calendrier vivant et le garant du bon accord de son groupe avec les forces de l'univers"(A. Bensa). Il en est donc responsable et peut même devenir bouc émissaire en cas de mauvaises récoltes, disettes et famines. Aux îles Loyauté un dignitaire avait le privilège de corriger manuellement le chef !

  • L'organisation du village

La Grande Case, symbole du clan en était le point focal. C'était une construction de forme conique, très haute, posée sur un tertre, autre symbole du clan et soutenue par un grand poteau central, venu du fût d'un grand arbre. La flèche faîtière qui la surmontait était une sculpture symbolisant souvent l'ancêtre du clan. De part et d'autre étaient les petites cases rondes des femmes. L'arrière de la grande case ouvrait sur le monde mystérieux de l'invisible, des ancêtres et de leurs pouvoirs.

Devant la Grande Case était une large allée bordée de pins colonnaires et de cocotiers dont on dit que les uns symbolisaient les hommes et les autres les femmes. L'allée principale était doublée de deux contre-allées bordées d'érythrines. Ces allées étaient des zones de déambulation et de discussion. C'étaient aussi les lieux d'échange et de partage des ignames et des monnaies. C'est là aussi que se tenaient les grandes cérémonies coutumières et les fêtes associées, appelées "pilous". Dans la chaîne ces villages étaient sur les hauteurs, le long des lignes de crêtes. Leurs billons d'ignames étaient dans les vallées, leurs tarodières sur leurs flancs.

On trouve dans la brousse et notamment le long des grandes crêtes de l'intérieur, les traces de longues successions de tertres qui semblent indiquer de vastes populations. C'est plus probablement le résultat de la migration des villages obligés de se déplacer afin de s'adapter aux longues périodes d'assolements.

  • Les femmes

Elément soumis de la société, les femmes devaient se courber et baisser les yeux devant leur mari, les femmes étaient néanmoins le lien fondamental de cohésion des "pays" et la base des relations des clans entre eux. Systématiquement les mariages étaient arrangés, les femmes venant d'un clan pour se marier dans l'autre. Cela leur donnait aussi le privilège de se déplacer d'un village à l'autre, même lorsque les relations entre clans étaient tendues. Les femmes vivaient avec leurs enfants dans de petites cases rondes individuelles placées de part et d'autre de la Grande Case. C'étaient aussi les lieux de procréation mais les hommes se regroupaient aussi dans la Grande Case.

  • La terre

Le territoire du clan est dispersé, morcelé selon les lignages, l'histoire et la fonction des terrains (eau, cultures, plantes, gibier, crevettes, etc.). Il échappe aux notions de cadastre et de délimitations précises de la culture européenne. Il a une dimension mythique, le clan est issu de cette terre, elle est une femme, elle en est la mère.

  • Les pays et les langues

Chaque pays regroupe une dizaine ou quelques dizaines de clans, cohabitant sans structure de fédération et de pouvoir centralisé, mais avec une certaine hiérarchisation et des liens puissants résultant d'échanges de femmes, d'échanges de biens et de dons. Surtout les clans y étaient soudés par une alliance matrimoniale, engagement solennel de s'entre-donner les femmes. Il en résulte un réseau très complexe de relations de parentés, où les Mélanésiens savent se retrouver très bien, entre les lignées masculines théoriquement fixes et les femmes qui sont les éléments mobiles, d'un clan à l'autre. Les déplacements de populations liés à la colonisation n'ont fait qu'accentuer l'extension considérable de ces réseaux qui vont d'un bout à l'autre de l'archipel.

Chaque pays correspond à une même langue principale, lien fort de communication entre clans. La multiplicité des pays est l'image du morcellement de la société mélanésienne. Dans cet archipel dont la terre principale n'avait pas de nom, ce qui traduit l'absence de vision d'une société unique, il y a 28 langues différentes sans compter les dialectes. Sur la Grande Terre beaucoup de ces langues n'ont plus que quelques centaines de locuteurs, voire moins.

  • Aujourd'hui

La colonisation a entraîné le déplacement et la réduction des territoires du clan. Création administrative, les tribus se sont superposées à la structure clanique traditionnelle. En créant des chefs nouveaux avec des fonctions et pouvoirs selon des concepts administratifs européens, le colonisateur a dénaturé la fonction traditionnelle. Depuis la mise en place des missions et avec la colonisation, l'organisation des villages n'a plus rien à voir avec l'organisation traditionnelle. Pour les individus la christianisation et l'acculturation par l'école, a profondément changé les comportements. La vie moderne a envahit leur environnement (dépendance de l'argent, travail salarié, changement de l'habitat, électricité, télévision, téléphone, véhicules, besoin de produits de consommation, achats des ressources se substituant à leur production).

Aujourd'hui les fonctions traditionnelles du clan n'existent plus mais il reste vivace dans l'histoire de son lignage et par l'évocation de son territoire. Même la notion du territoire du clan s'altère, les revendications de restitution débordent le cadre d'origine pour impliquer certains espaces non traditionnels, mais attrayants pour des raisons économiques. Les structures administratives modernes, communes et provinces, cohabitent mais ont pris le pas sur les structures traditionnelles. Le pouvoir politique se superpose au pouvoir traditionnel, à la différence de celui-ci il est accessible démocratiquement.

Un droit coutumier et le droit français cohabitent. Cela ne va pas sans contradictions et conflits notamment pour la transmission des héritages. Le pouvoir économique et même le pouvoir politique exercent un attrait grandissant. La rupture des liens matrimoniaux traditionnels est fortement engagée, femmes libérées et salariées, choisissent leurs maris et épousent des gens de clans hors pays ou d'autres communautés (européens, polynésiens, etc.). Les règles de mariage s'affaiblissent et sont promises à disparition. Le couple s'affranchit au moins en partie des influences du clan. Leur maison devient propriété individuelle et rapproche maris et femmes autrefois séparés. Les signes de soumission au mari disparaissent et la notion d'égalité est revendiquée. L'ascendance des aînés existe toujours mais s'amoindrit.

Les cérémonies de "coutume" sont toujours nombreuses mais elles n'ont plus toujours les fonctions de naguère pour resserrer la solidarité des clans. Elles deviennent aussi des actes symboliques vis à vis des européens et autres allochtones pour leur signifier les droits territoriaux du premier occupant. Seules subsistent encore des structures agraires, claniques, lignagères.

Les langues ont perduré malgré l'influence du français langue scolaire et officielle. Elles témoignent de l'attachement des Mélanésiens à leur culture et de leur résistance au fait colonial. Mais leur survie tient aussi beaucoup à l'isolement relatif des groupes dans les réserves. Avec l'urbanisation croissante, il est probable que les langues qui n'ont plus que quelques centaines de locuteurs sont vouées à la disparition.

Avec l'extension de la colonisation sur la Grande Terre et à partir de 1858, l'administration n'est plus en mesure d'assurer la protection rapprochée des colons et concède des terrains éloignés des postes en veillant à l'origine à ce qu'ils ne soient pas occupés par les indigènes. En 1867 l'extension de la colonisation ne peut plus se faire sans empiéter sur leurs territoires. Cela entraîne une définition de la propriété territoriale indigène. Le 24 décembre 1867 l'administration Guillain définit des "tribus". Le 22 janvier 1868 elle décide de leur attribuer un territoire, propriété collective incommutable. Fondé sur "une fiction, la tribu" (A.Saussol), et sur une incompréhension sur la façon dont les clans géraient leur espace, le concept des "réserves" était né. Source de spoliations et de déstabilisation mais aussi protection d'un territoire pour les mélanésiens, il perdure encore.

  • Les délimitations

De 1868 à 1870 les délimitations initiales sur la Grande Terre concernent certains habitants indigènes du sud (St. Vincent) et, dans le nord, ceux de la vallée du Diahot, les" rebelles" Tchambouenne, les Ouébias, les Maloumes, Tiendanous et les "alliés" Diahoué, Balade et Pouébo. Ces délimitations dégagèrent des terres pour les colons mais créèrent un précédent lourd de conséquences.

En 1871, pour accélérer la colonisation l'administration de Gaultier de la Richerie créé le "Permis d'occupation" des terrains domaniaux lequel permettait d'éviter d'attendre que toutes les délimitations soient faites. Bien que devant veiller à éviter les empiètements sur les terres indigènes, l'administration en fut incapable et ces permis conduisirent à des occupations et des excès. En 1875 le gouverneur institue une commission chargée de mettre de l'ordre dans les délimitations. Elle s'avère peu efficace et doit être remaniée notamment par l'arrêté du 6 mars 1876 "qui ne fait que confirmer les dispositions de celui de 1868"(A.Saussol). De nouvelles délimitations sont entreprises à Houaïlou, Canala et La Foa. Réduisant de plus en plus l'espace des indigènes, elles allaient être le ferment de l'insurrection de 1878.

  • Le cantonnement de 1897

Après 1878 et la confiscation des terres des insurgés, l'administration devient plus prudente sur les délimitations dont elle a réalisé le caractère perturbateur. Pourtant vers 1893 le besoin de terres pour la colonisation s'amplifie. Le gouverneur Feillet à besoin de terres pour son grand plan de colonisation. L'administration, constatant la diminution de la population indigène, estime qu'un nouvel espace devient disponible et décide de retailler les réserves. Par l'arrêté du 23 novembre 1897 elle s'octroi le droit de s'approprier des terres des tribus et d'opérer leur cantonnement en regroupant et déplaçant les populations. Certains groupes seront même déplacés plusieurs fois. L'administration procède à des expropriations avec des indemnités compensatrices infimes. De 1898 à 1900 se succèdent des arrêtés "de spoliation" (A.Saussol) qui vont réduire considérablement les réserves existantes. On invita aussi les chefs à consentir des abandons. En contrepartie on promettait aux tribus des titres de propriété inélianable sur les territoires où on les cantonnait.

Les excès du cantonnement finirent par alerter des français de métropole qui en 1901 créèrent un Comité de Protection et de Défense des Indigènes. Celui-ci publia une brochure dénonçant la spoliation des Indigènes de Nouvelle-Calédonie. Ces pressions obligèrent l'administration locale à limiter les abus les plus criants de sa politique. L'administration fut ensuite conduite à procéder aussi à des agrandissements de réserves pour réduire la pression sur les territoires surpeuplés. Ces agrandissements vont progresser à partir des années vingt. Ils vont se généraliser et s'amplifier dans les décennies 1950 et 1960. On constate qu'ils ne suivent pas l'accroissement plus rapide de la population mais il faut tenir compte aussi de l'extension de plus en plus importante des propriétés et locations par des mélanésiens hors des réserves, de l'exode rural vers les villes et, avec la progression des emplois, de la tertiairisation des réserves qui ne sont plus des territoires d'économie autarcique.

  • Les conséquences du cantonnement

La crise morale que les mélanésiens traversaient après 1878 limita les réactions. Dans certains cas même ils se prêtèrent au cantonnement avec l'espoir que l'inaliénabilité des nouvelles réserves leur garantirait enfin un territoire stable.

Le territoire des indigènes diminua de 60% en 1902. Il diminuera encore mais plus timidement jusque dans les années 1920. Si théoriquement les indigènes bénéficiaient d'assez d'espace par famille, dans les faits l'administration avait occulté l'importance des réserves foncières nécessaires aux jachères et l'insuffisance de fertilité de bien des nouveaux territoires Les techniques horticoles durent se modifier.

Le cantonnement perturba l'ordre coutumier établi, "émiettant l'oekoumène mélanésien" (A.Saussol) et détruisant l'ordre parental du clan. Assorti d'une obligation de résidence, le cantonnement isola ces nouveaux groupes créant de véritables ghettos, alors que la société mélanésienne précoloniale, malgré le cloisonnement du relief montagneux, entretenait des relations complexes et importantes entre clans via les sentiers coutumiers. Cet isolement durera jusqu'à la seconde guerre mondiale et laissera une société coupée en deux entre les européens et les mélanésiens, coupure qui a laissé des séquelles jusqu'à nos jours.

  • Avenir des réserves

Avec l'exode rural, les mélanésiens d'aujourd'hui sont de plus en plus insérés dans le monde économique au travers des emplois salariés ou même de petites entreprises. Pour beaucoup, les réserves ne sont plus qu'un espace de week-ends et de congés, une terre où l'on retrouve ses racines. Ce ne sont plus des lieux pour faire sa vie et prospérer. Elles sont aussi parfois un refuge, temporaire ou plus rarement définitif, pour ceux qui ont des difficultés à s'adapter au monde externe. Mais elles sont aussi un lieu où les jeunes s'ennuient ce qui favorise les dérives (alcoolisme, usage du cannabis). En outre, l'individualisme croissant de la société mélanésienne s'accommode de plus en plus mal des contraintes communautaires des réserves. On leur reproche aussi d'être "un faux espace coutumier" (A.Saussol) parce que les instances dites "coutumières" (Chef, Conseil des anciens) ont été mises en place par l'administration et ne correspondent pas à la vraie tradition. Non réellement coutumières, elles ne sont pas non plus démocratiques et leurs décisions peuvent se trouver contestées, notamment sur la répartition des terres.

Pour créer et développer des entreprises économiques, qu'elles soient agricoles, pastorales, touristiques et commerciales, les mélanésiens ont besoin de terres entrant dans le droit commun de la propriété privée. Le statut foncier des réserves, inaliénables et collectives, en fait un frein économique. Sur la Grande Terre les mélanésiens ont accès à d'autres espaces fonciers régis par le droit commun, mais ce n'est pas le cas dans les îles Loyauté entièrement en réserves.

Alors que l'ère coloniale relève d'un passé révolu et que les mélanésiens sont entrés dans la société moderne, le statut protecteur des réserves n'a plus, pour beaucoup, de raison d'être. Une pression se développe pour que leur statut évolue, ce qui parait nécessaire et inévitable, mais d'autres intérêts forment encore une opposition puissante au sein des tribus et ce changement prendra du temps.

  • Le bilan des réserves

Il est contrasté. Les réserves ont été un frein à l'intégration des mélanésiens autochtones et à leur adaptation au monde moderne. Délimitées sur la Grande Terre sans tenir compte des territoires réels de chaque clan, regroupant par le cantonnement des clans différents parfois ennemis, isolant les groupes, établies dans l'ignorance de la nature réelle de l'organisation coutumière, elles ont modifié les hiérarchies et les relations traditionnelles. Insuffisantes en sols et en espace elles ont gêné l'extension des cultures commercialisables.

Les réserves eurent en revanche un rôle positif en préservant les indigènes de la déchéance à laquelle aurait conduit des dépossessions excessives ou totales. Elles contribuèrent aussi à préserver leur identité et à conserver des éléments importants de leur tradition ainsi que la plupart de leurs langues.

La colère gronde chez les mélanésiens poussés hors de leurs terres par le front de colonisation. En 1878 la coupe est pleine... Ataï, Grand Chef de Komalé, va devenir l'âme de la grande révolte sanglante qui a profondément marqué les colons de plusieurs générations et le monde mélanésien jusqu'à nos jours.

  • Le plan d'Ataï et des autres chefs kanaks

L'objectif d'Ataï aurait été Nouméa. En attaquant par surprise le coeur même de la colonisation il pouvait déstabiliser profondément celle-ci. Les préparatifs furent conduits dans le plus grand secret. Plusieurs clans étaient impliqués dont ceux de Houailou et Canala. Si Ataï a été l'homme symbole de cette révolte, les promoteurs en seraient d'autres chefs et notamment Cavio chef de Nékou secondé par Dionnet chef de guerre à Bourail selon Amouroux (1881). La date, symbolique, aurait été fixée au 24 septembre, date anniversaire de la prise de possession, mais d'autres témoignages indiquent qu'elle aurait été prévue pour la fin de la récolte des ignames en juillet ou même, selon Rivière, dès le 26 juin.

Mais un évènement imprévu va accélérer les évènements. Le 19 juin 1878 à Ouaménie, la famille Chène, gardiens de la propriété Dézarnauld est sauvagement assassinée par un groupe de mélanésiens. Chêne est un ancien forçat qui avait une femme indigène de Poquereux nommée Medon. L'Administration réagit en incarcérant 10 chefs de tribus. La pression devient alors très forte sur les mélanésiens pour agir vite. L'objectif Nouméa est abandonné. Il est remplacé par une série d'attaques visant l'ensemble du front pionnier de Poya à la Baie Saint Vincent. La Foa région de colonisation importante et abritant de nombreux clans mélanésiens est la première cible.

  • L'origine

Avec la prise de possession en 1853 les mélanésiens ne sont plus propriétaires de leurs terres. Initialement ils n'entrevirent pas cette mainmise et comptaient profiter des richesses du monde qui les colonisaient. Jusqu'à 1858 les attributions de terres aux colons se font selon un régime d'occupation restreinte aux environs des places fortes garantissant la sécurité. Ces aliénations ont donc un impact limité sur les terres des mélanésiens et portent surtout sur la région de Nouméa.

En renonçant en 1858 à ce système, l'Administration coloniale lance une colonisation disséminée qui va ouvrir un front pionnier allant de Nouméa à Poya. C'est l'origine d'un conflit foncier, ferment de la révolte et qui empoisonnera les relations avec les mélanésiens jusqu'à nos jours. De 1862 à 1870, sous le gouverneur Guillain, l'emprise foncière européenne passe de 27.000 à 78.000 ha. En 1877, sous son successeur, le gouverneur La Richerie qui facilite encore plus l'accaparement, le patrimoine européen atteint 150.000 ha. En assimilant les jachères à des terres vacantes qu'elle accapare l'Administration déstabilise l'économie vivrière des mélanésiens. Leur espace est désormais éclaté. Ils sont repoussés dans les hautes vallées de la chaîne sur des terrains de moindre qualité. Le bétail des colons, élevé sans clôtures, divague et détruit les tarodières, champs d'ignames et autres espaces cultivés des mélanésiens.

Alors que jusqu'à 1869 les conflits étaient ponctuels, organisés par des chefs rebelles au colonisateur ou mécontents de leurs relations avec l'Administration coloniale, en 1878 avec la progression importante du front pionnier, le malaise atteint profondément l'ensemble de la population mélanésienne de la Grande Terre.

  • La révolte

Le 25 juin les 4 gendarmes de La Foa sont assassinés et les canaques massacrent la plupart des colons, propriétaires et gérants, de la région depuis le Dogny jusqu'à Fonwhary en passant par Farino. Au total 40 civils sont tués. C'est ensuite au tour de Bouloupari au sud. Le 26 juin le poste de gendarmerie est détruit. La plupart des habitants sont tués. Au nord Moindou est attaquée le 21 août puis Poya les 10 et 11 septembre. Un canot de ravitaillement avec 10 hommes est surpris à l'estuaire de la rivière Poya. Les victimes sont toutes tuées et consommées. A Bourail les colons arabes sont également attaqués, erreur stratégique car ceux-ci sont de véritables guerriers et se mettent à la disposition des forces militaires de la colonie. Ils participeront à la répression avec férocité.

  • La réaction des militaires

Au départ la résistance s'organise dans le fort Téremba où il y a une petite garnison. Il est assiégé mais les insurgés ne peuvent pas le prendre et n'insistent pas. A Nouméa c'est la panique, on croît que l'avance des insurgés va se poursuivre vers le sud. Une vingtaine de mélanésiens sont exécutés à Dumbéa (les derniers Ouamous) suite au pillage d'un magasin. Les 130 mélanésiens vivant à Nouméa sont internés à l'île Nou.

Le commandant Gally Passeboc prend la tête de la contre offensive mais ne mesure pas l'importance des forces adverses et ne réagit pas de façon appropriée face à une guérilla où toutes les actions se font par surprise. Il est tué dans une embuscade le 3 juillet. Il est remplacé par son second Rivière qui a comprit qu'il faut employer des méthodes analogues à celles des Canaques. Toutefois, en juillet et en août les colonnes tendent à s'enliser dans une guérillas peut productive, brûlant les villages et détruisant les récoltes mais n'arrivant pas à cerner les insurgés. La construction d'un fort à La Foa, terminé le 24 août, est décisive car elle rapproche les bases des militaires français et favorise les effets de surprise. La garnison est de 80 hommes. Comprenant le danger qu'il représente le fort est attaqué par 500 guerriers, mais ils échouent.

Parallèlement le Lieutenant de vaisseau Servan basé à Canala réussit seul avec une audace extraordinaire à retourner et rallier le grand Chef des Canala, Gélina et surtout son chef de guerre Nondo. Avec les Canala il marche ensuite sur La Foa. C'est un retournement important, les canaques sont gravement divisés.

  • La défaite des insurgés

Le 1er septembre à Fonimoulou, les troupes françaises assistées par les canaques de Canala et par les arabes attaquent par surprise en progressant hors des sentiers canaques. Elles forment trois colonnes qui cernent le périmètre des insurgés. Ataï est surpris dans son campement par un détachement commandé par le breton Le Golleur accompagné des guerriers de Canala. Le Canala Segou, après un instant d'hésitation, ose lancer sa sagaï sur Ataï et le tue. Témoignage de la férocité de la répression sa tête fut coupée et envoyée en trophée à Paris.

Malgré la mort d'Ataï l'insurrection continue mais les insurgés sont déstabilisés. Des renforts d'infanterie de marine arrivent d'Indochine depuis le 18 août 1978. A partir de septembre 1878 la région de La Foa-Moindou est pacifiée. Le foyer de l'insurrection est dès lors plus au nord à Poya et Bourail, mais les insurgés sont maintenant harcelés. L'insurrection est définitivement matée avec la chute de la forteresse canaque d'Adio en décembre 1878.

  • Conséquences

Cette révolte a un coût très lourd pour les mélanésiens. Les nombreux hommes tués sont une véritable saignée représentant près de 5% de leur population. Les chefs furent exécutés sans jugement sauf un, car la répression fut féroce. L'espace des autochtones fut encore plus restreint car l'Administration confisqua les terres des rebelles. Des clans entiers furent déplacés loin de leur tertre, dans le Sud et à l'île des Pins.

Ces confiscations, spoliations, accaparement par des moyens douteux se poursuivront et conduiront, vers la fin du XIX siècle, au cantonnement des mélanésiens dans des réserves de plus en plus étriquées. Officiellement instituées pour leur garantir un espace préservé de la boulimie foncière, elles étaient, par ignorance de leur système agraire, gravement insuffisant en espace fertile. Déstabilisée par cet épisode dramatique, le cantonnement, la destruction de ses structures coutumières, la population déjà affectée par les épidémies du début de la colonisation, va décroître dramatiquement jusqu'en 1921 où elle atteindra 16.000 individus soit la moitié de la population de 1860.

La colonisation libre est assommée après 1878 et mettra 20 ans à s'en relever. L'impulsion colonisatrice viendra alors du bagne. Elle se traduira par une extension sans précédant de la mainmise foncière et un rétrécissement accru de l'espace des mélanésiens. Le conflit foncier résultant de tous ces accaparements entraînera d'autres rébellions, notamment en 1917 où la révolte à toutefois plusieurs autres mobiles dont la peur de l'incorporation forcée sur le front de la première guerre mondiale.
Les spoliations, ajoutées à l'incapacité de la France, même après la décolonisation de 1956, de reconnaître l'identité et la dignité kanak seront finalement à l'origine de la revendication indépendantiste qui débouchera sur les affrontements de 1984 à 1988 et sur le statut actuel de la Nouvelle-Calédonie.

  • Chiffres

Environ un millier de mélanésiens et 200 européens sont tués lors de ces évènements tragiques. C'est considérable pour un territoire alors peuplé d'environ 24.000 autochtones et de 16.000 européens.

Le bagne a profondément marqué l'histoire de la colonisation de la Nouvelle-Calédonie alors que cette expérience de peuplement a été un échec. La racine bagnarde dans le peuplement colonial est un fait longtemps mal vécu par les calédoniens, même si les libérés dans leur grande majorité n'ont pas eu de descendance. La génération actuelle s'est enfin décidée à assumer ce passé dont elle n'a pas à avoir honte et à surmonter un complexe que ne justifiait en rien la génétique. Le bagne reste néanmoins un épisode douloureux et une utopie de plus dans les projets de peuplement coloniaux de la Nouvelle-Calédonie.

  • L'échec de l'objectif de colonisation

L'objectif de colonisation pénale était officiellement de peupler la colonie de la Nouvelle-Calédonie et de "régénérer" les condamnés. A partir de 1869 l'administration institua des concessionnaires pénaux auxquels elle attribua des terrains de 4 à 5 hectares qu'ils devaient mettre en valeur pour en obtenir à terme la pleine jouissance. Ils devaient ainsi se réhabiliter par le travail, l'objectif étant de créer, vallée après vallée, des colonies de paysans. C'était le grand dessein du gouverneur Guillain. Les concessions étaient attribuées à l'origine aux meilleurs sujets à la fin de leur peine. A partir 1878 l'accès aux concessions fut étendu aux condamnés en cours de peine. Avec cette nouvelle réglementation et à partir de 1882, sous l'impulsion du gouverneur Pallu de la Barrière qui voulait vider le bagne, le rythme d'octroi des concessions augmenta fortement jusqu'à ce que les colons libres, exaspérés, obtinrent à partir de 1886 une plus grande rigueur. Il s'en suivi une décrue. Il y eut aussi une politique de transportation de femmes qui manquaient car la colonie en avait peu qui puissent accepter de se marier avec des libérés.

En 1897, à la fin de la transportation au bagne, il y avait 1.700 colons pénaux en Nouvelle-Calédonie. En rapprochant ce chiffre des 22.000 condamnés envoyés en Nouvelle-Calédonie on mesure l'échec de la colonisation pénale. En fait le bagne de Nouvelle-Calédonie avait pour objectif premier de débarrasser le sol métropolitain de ses indésirables. Il traduit la férocité répressive du XIXe siècle.

Les "transportés" étaient des délinquants et criminels et la justice de cette époque balayait large (vols 51%, meurtres ou tentatives 29%, moeurs 9%, incendies ruraux 5%, escroqueries et fraudes 4%). Les "relégués" envoyés à partir de 1886 étaient des petits délinquants récidivistes. La loi de 1885 instituait leur déportation sans retour à la fin de leur peine. Leur présence sur le territoire métropolitain gênait la rigueur morale de la IIIème République des notables. Les relégués étaient surtout issus du prolétariat citadin (ouvriers pauvres, petits métiers, mendiants, clochards) et dans une moindre mesure, paysan (journaliers).

  • Déportés politiques

Après l'insurrection de La Commune en 1871, des "communards" furent déportés en Calédonie. Le premier convoi arriva le 29 septembre 1872 par la Danae. Au total environ 5.000 communards furent déportés sur le Territoire. Ils furent installés dans la presqu'île de Ducos, à l'Ile des Pins et à Dumbéa. Parmi ces déportés il y eut des personnages célèbres et en particulier Louise Michel. Durant sa déportation elle s'intéressa aux coutumes des Canaques, les décrivit avec considération et s'occupa d'eux avec humanité. Le pamphlétaire Henri de Rochefort et Pascal Grousset se signalèrent en réussissant à s'évader. Amnistiés le 3 mars 1879, les déportés de la Commune regagnèrent la Métropole dans leur quasi totalité.
La France déporta également à partir de 1871 des Kabyles qui s'étaient opposés à la conquête de l'Algérie. Pour la plupart ils restèrent sur place. Ils ont fait souche notamment dans la vallée de la Nessadiou prés de Bourail. Au col de Nessadiou il y a toujours un "cimetière arabe". Ces Kabyles sont, depuis plusieurs générations, des Calédoniens parfaitement intégrés dans la communauté européenne.

  • Le problème non traité des libérés

La loi de 1854 faisait aux transportés condamnés à des peines de plus de 8 ans, interdiction absolue de retourner en Métropole à l'expiration de leur peine. Les condamnés à moins de 8 ans étaient soumis au "doublage" qui était une obligation de résidence de même durée que leur peine. La Métropole pouvait ainsi se débarrasser définitivement de ses délinquants et criminels condamnés au bagne. Résultat, en 1887 la Calédonie comptait près de 6.000 libérés du bagne contre 9.000 colons libres. Le nombre des libérés était de 9.000 en 1906. Très peu de libérés eurent accès aux concessions. L'administration leur préférait des hommes en cours de peine qu'elle pouvait plus facilement contrôler. Dans leur immense majorité ils furent donc "jetés sur les chemins de la colonie avec (...) pour seule perspective la recherche désespérée d'un moyen de subsistance"(Isabelle Merle). La loi de 1854 et les décrets qui suivirent, avaient hypocritement occulté le problème des libérés.

Ils étaient déclarés indésirables à Nouméa et dans les centres de brousse. Sans argent, sans terre pour les nourrir, ils vivaient une existence misérable et nomade, errant sur les routes à la recherche d'un travail chez les colons ou les mineurs. Ils étaient souvent contraints aux larcins. Ils faisaient des petits métiers mais l'administration moralisatrice leur en proscrivait certains (cabaretiers, brocanteurs). Beaucoup s'adonnaient à l'ethylismel. Ces hommes restaient entre eux, mais que pouvaient-ils faire d'autre ? Ils étaient craints de la population libre qui néanmoins profitait aussi de cette main d'oeuvre et parfois l'exploitait. On tentait de leur interdire l'accès aux tribus où ils contribuaient à l'alcoolisme des hommes et des femmes. On chercha, sans résultat, à limiter administrativement leurs déplacements. On les accusa de tous les maux. Tout concourait à les marginaliser, les nomadiser et à ne pas leur offrir la moindre de chance de se réhabiliter. Les libérés laissèrent, on s'en doute, peu de descendants et officiellement encore moins.

  • Le pénitentiaire

L'administration pénitentiaire était très puissante, autonome en 1875 elle devint une sorte d'Etat dans l'Etat. Elle gérait de nombreux établissements pénitenciers; Île Nou, Ducos, Dumbéa, Île des Pins, Ouégoa, Téremba, etc.
Très gourmande en terres la pénitentiaire se délimita une réserve qui atteint 110.000 hectares. Celle-ci ne fut que très partiellement utilisée mais elle contribua gravement aux spoliations des mélanésiens, origine des insurrections de 1878 et 1917 et des revendications foncières du mouvement indépendantiste kanak.

  • Le travail des bagnards

Les bagnards étaient employés aux travaux d'intérêt général de la colonisation. A Nouméa on leur doit les important travaux de remblaiement du centre ville. Ils firent aussi l'exploitation de forêts et l'ouverture de routes. Les bagnards travaillaient bien entendu aux constructions et projets divers de l'administration pénitentiaire. Ils furent en outre utilisés pour des intérêts privés.

En 1866 le Gouverneur Guillain créa les "assignés", condamnés distingués par leur bonne conduite et qui étaient autorisés à travailler chez les particuliers. En 1875 le budget sur Ressources Spéciales fut institué et l'administration put passer des contrats de travail avec des particuliers, notamment dans la mine. Ainsi la pénitentiaire loua pour un prix dérisoire au mineur Higginson 300 forçats pour 20 ans. Ils furent employés dans les mines Balade et Pilou de 1878 à 1886. 65 forçats déportés politiques d'origine kabyle creusèrent les galeries de la mine Ao en 1901.

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