Le 27 février 2009 à 15h26

En vidéo : le poisson au crâne transparent... pour regarder à travers

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Par Jean-Luc Goudet, Futura-Sciences Bookmark and Share

Des océanographes chanceux ont observé et même remonté à bord un étonnant poisson abyssal, dont le crâne est transparent. Ses yeux peuvent regarder vers le haut, à travers le crâne, donc, mais aussi vers l'avant pour gober ses proies, ce que l'on ignorait. C'est la fin d'un mystère et la découverte d'un animal extraordinaire, témoin de la variété des organismes vivants peuplant les abysses.

Décidément, la vie dans les abysses réserve régulièrement son lot de surprises. A regarder la vidéo et les images ramenées par Bruce Robison et Kim Reisenbichler, du MBARI (Monterey Bay Aquarium Research Institute), on n'en croit pas ses yeux... ni ces yeux, ceux de ce poisson invraisemblable, dont le crâne est transparent et dont les yeux... sont à l'intérieur de la tête. Connu depuis 1939, Macropinna microstoma est un barreleye fish, de son nom anglais (il ne semble pas en avoir en français), ce que l'on pourrait traduire par poisson aux yeux en fût de canon. Il en existe une famille entière, celle des Opisthoproctidés. Ces poissons des grands fonds ont les yeux tournés vers le haut, le crâne ménageant un espace vide au-dessus d'eux.


Jusque-là, faute d'avoir observé un animal vivant ou au moins intact, on pensait que les Opisthoproctidés ne pouvaient que regarder vers le haut à travers le crâne, qui semblait creux. Ici un dessin de 1906 représentant Opisthoproctus soleatus, récupéré par l'expédition océanographique allemande du Valdivia entre 1898 et 19899. © Licence Commons

Mais jusqu'à présent, les exemplaires récupérés étaient en très mauvais état, comme le sont souvent les animaux abyssaux remontés en surface, et personne n'en avait jamais vu dans leur milieu naturel. Les zoologistes se perdaient en conjectures pour comprendre la vision de ces étranges poissons, dont les yeux paraissaient immobiles, ne fournissant qu'un champ de vision très étroit. Avec ce regard éternellement dirigé vers le haut, là d'où vient le peu de lumière qui a traversé un millier de mètres de profondeur, le poisson ne voit rien devant lui. Mais alors pourquoi M. microstoma a-t-il, comme l'indique son nom (microstoma), une si petite bouche ? Avec elle, le poisson ne peut attraper que des proies de taille modeste et il faut bien qu'il les repère pour les gober. Il est vrai que sa face avant montre deux protubérances, qui ressemblent beaucoup à des yeux mais qui sont en fait des organes olfactifs. Cette disposition suffit-elle au poisson pour déterminer à l'odeur la position exacte de sa proie ?


Vu de près, bien vivant, Macropinna microstoma exhibe son crâne transparent qui laisse voir ses deux yeux – les demi sphères vertes. Les protubérances au-dessus de la bouche sont des organes olfactifs. © MBARI

Des yeux internes mais mobiles
Le mystère a perduré jusqu'à ce qu'un Rov (Remoted Operated Vehicle), un robot sous-marin télécommandé, observe durant un long moment plusieurs M. microstoma au large de la Californie par près de mille mètres de fond...

Les scientifiques ont d'abord été frappés par l'immobilité du poisson. En fait, ses nageoires bougent en permanence mais pour stabiliser l'animal en position horizontale « et pour manœuvrer précisément, comme le fait le Rov ». Les poissons ont pu être filmés de très près, dans la lumière des projecteurs. Les images ont clairement montré que les yeux sont inclus dans une structure transparente, qui n'avait jamais pu être observée sur les individus ramenés en surface.


Un Macropinna microstoma sous l'œil des caméras, en quête de nourriture. © MBARI

Le Rov a permis de faire encore mieux. Un poisson a été capturé et remonté vivant à bord du navire. Installé dans un aquarium, il a vécu plusieurs heures et a pu être observé à loisir. Les scientifiques ont alors remarqué le mouvement des yeux. Loin d'être immobiles, ils peuvent se tourner vers l'avant et donc repérer ce qui se trouve devant la bouche. Le mystère est levé...

Les zoologistes pensent que ce poisson se nourrit surtout de siphonophores, ces curieux organismes en forme de filament qui sont en fait des colonies de cnidaires (des cousins des méduses, donc), et qui, bien que très fins, peuvent atteindre dix mètres de longueur.

La question restant ouverte est celle de savoir si les autres Opisthoproctidés ont des yeux et un crâne semblables. Cette découverte démontre aussi, s'il en était besoin, combien sont partielles nos connaissances de la vie abyssale. Des pans entiers du monde vivant attendent encore la visite des scientifiques...

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Le crâne transparent et les yeux internes de cet étrange poisson équipent-ils également ses cousins des abysses ? © MBARI
Le crâne transparent et les yeux internes de cet étrange poisson équipent-ils également ses cousins des abysses ? © MBARI