Lorsque l'utérus ou le sein, la prostate ou les testicules, sont atteints, les spécialistes parlent de "cancers liés au genre". Si les mécanismes biologiques entrant en jeu sont semblables à ceux de tous les cancers, ceux-ci partagent cependant, tant chez l'homme que chez la femme, plusieurs spécificités. Notamment leur fréquence – qui en fait un réel problème de santé publique – et l'aspect psychologique de maladies qui blessent au plus intime.

Dépistage du cancer du sein - Image obtenue en tomovélographie (scanner à ultrasons).
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Appelons-les Clara, Brigitte et Lise. Elles ont 32, 48 et 59 ans. Clara s'est étonnée, alors qu'elle allaitait son premier enfant, de l'apparition d'une boule dure dans son sein gauche – elle a songé à sa mère, à l'une de ses tantes, et a très vite compris. Brigitte a découvert cette présence à l'occasion d'une visite de routine chez son gynécologue. Quant à Lise, elle n'en a été qu'à peine surprise, tant elle redoutait l'apparition de ce symptôme à chacune des mammographies de contrôle imposées depuis sa maladie. Clara, Brigitte et Lise, comme quelque 275 000 Européennes chaque année, ont développé un cancer du sein. Leur vie en a été changée. Même déterminée à lutter contre la maladie, comment ne pas être hantée par cette froide et terrible statistique? Avec 88 400 décès annuels, cette sorte de tumeur est la première cause de mortalité des femmes entre 35 et 55 ans en Europe.
Les spécialistes connaissent plus d'une centaine de type de cancers. Ces maladies, d'inégale gravité, suivent un cours très variable, mais ont en commun un même mécanisme: pour des raisons encore mal comprises, une cellule cesse un jour d'obéir aux signaux internes à l'organisme et commence à se diviser de manière incontrôlée. Une tumeur se forme. Des cellules cancéreuses s'en échappent et partent coloniser d'autres régions du corps où elles forment des métastases. Presque tous les organes peuvent être touchés par cette transformation maligne. Lorsque l'utérus, l'ovaire, le sein, la prostate et les testicules sont atteints, on parle de "cancers liés au genre". Si ceux-ci ne sont pas fondamentalement différents des autres cancers, sur le plan des mécanismes biologiques mis en jeu, ils ont en commun trois spécificités.
La première est de poser, par leur fréquence et leur gravité, de véritables problèmes de santé publique. Derrière les cancers des voies respiratoires, ceux du sein et de la prostate sont les troisième et quatrième les plus fréquents en Europe (respectivement 13% et 8,2%) et les quatrième et cinquième les plus graves en terme de mortalité. Plus rares, les tumeurs de l'utérus et des testicules sont aussi moins préoccupantes car elles se soignent plus facilement. Le second lien entre ces types de cancer est qu'ils touchent, de par la nature des organes atteints, à une partie essentielle et intime de notre identité, ce qui fait souvent ressentir la maladie de manière particulièrement douloureuse. Enfin, les mécanismes hormonaux y jouent un rôle important.

Métastase dans l'ovaire, tumeur du sein, cancer invasif du col utérin, gonadoblastome d'un testicule… Autant de maladies liées au genre, qui partagent certains points communs.
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Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que cela m'arrive à moi, se sont demandées Clara, Brigitte et Lise, comme toutes celles et ceux qui ont un jour été confrontés à la maladie? Alors que le cancer est décrit depuis la plus lointaine Antiquité (on trouve des descriptions de tumeur du sein chez Hippocrate), la question est longtemps restée sans réponse. Pour François Dagognet, philosophe de la médecine, le cancer est en partie une maladie du "dedans", c'est-à-dire liée à notre constitution génétique, et en partie une maladie du "dehors", à savoir en relation avec notre environnement.
En 1977, deux épidémiologistes britanniques travaillant au Centre International de Recherche sur le Cancer de Lyon, John Higginson et Calum Muir, furent les premiers à apporter des éléments de réponse quantitatifs à cette question. Dans une étude restée fameuse, ils montraient que 80% des cancers étaient attribuables à des causes liées à notre environnement au sens large, incluant l'alimentation, les habitudes de vie (tabagisme, consommation d'alcool, sédentarité) ou l'exposition passive à divers polluants. Le chiffre est aujourd'hui admis, même s'il doit être nuancé selon le type de tumeurs, et il fonde une des principales stratégies de lutte contre la maladie. Comme l'explique Olaf Kelm, qui suit les études sur le cancer du sixième programme-cadre au sein de la Direction Générale Recherche (Commission européenne), "si 80% des cancers sont dus à l'environnement, cela veut dire qu'une large proportion d'entre eux est évitable, ce qui fait de la prévention la stratégie la plus efficace pour diminuer le nombre de personnes atteintes par la maladie."
Cette stratégie de la prévention a montré toute sa pertinence avec le cancer du poumon. On peine aujourd'hui à s'en souvenir, mais l'idée que le tabagisme en était une cause très importante a mis longtemps à faire son chemin. Il a fallu toute l'obstination du médecin britannique Sir Richard Doll, décédé l'an passé, qui consacra sa vie à suivre durant un demi-siècle l'état de santé d'une cohorte de plus de 30 000 personnes, pour que l'on en prenne conscience. De 1954 à 2004, ses études, publiées tous les dix ans, ont montré avec la plus grande rigueur l'accroissement considérable du risque de cancer du poumon (entre autres), directement proportionnel à la consommation de tabac.

Exemplaires sur le plan scientifique, les travaux de Richard Doll ont aussi eu un profond impact sur la santé publique. Ils ont permis de comprendre les causes de l'accroissement rapide, qui semblait aussi incompréhensible qu'impossible à enrayer, de la fréquence des cancers du poumon au cours du XXe siècle. Ils ont surtout permis d'engager, dans les années 1970, les premières campagnes publiques de mise en garde contre les dangers du tabac. Autant d'avertissements qui portent aujourd'hui leurs fruits: un début de diminution de la fréquence de la maladie.
Généraliser, notamment aux tumeurs liées au genre, l'approche qui a montré son efficacité avec le cancer du poumon: telle est en substance l'idée maîtresse du programme européen Eurocadet. A l'origine de ce réseau d'excellence, un constat: une évaluation de l'impact des efforts nationaux et européens en faveur de la prévention du cancer fait toujours défaut. Alors qu'elles sont une des principales stratégies de lutte contre la maladie, tout se passe comme si l'on ignorait l'efficacité globale de ces campagnes – "en particulier dans les classes populaires", précisent les coordinateurs, En croisant les données de 14 équipes d'épidémiologistes, Eurocadet devrait dresser un tableau, à l'horizon 2040, des cancers en Europe selon différents scénarios de prévention.

Prévenir signifie aussi diagnostiquer la maladie le plus tôt possible. Plus une tumeur est détectée précocement, plus ses chances de guérison sont élevées. En ce qui concerne les femmes, la pratique la mieux entrée dans les mœurs est celle du frottis utérin lors des examens gynécologiques. Dans les pays qui l'ont mise en œuvre, cette pratique régulière a permis de diminuer de près de 80% la mortalité due au cancer de l'utérus. La mammographie, tous les ans ou tous les deux ans à partir de la cinquantaine, engrange aussi des résultats prometteurs. Et les hommes ne sont pas en reste. Lancée en 2000, l'European Randomised Study of Screening for Prostate Cancer évalue aujourd'hui, à l'échelle européenne, la pertinence d'un dépistage systématique du cancer de la prostate à dater d'un certain âge. Ses premiers résultats sont attendus à partir de 2007.