L'identification de la gastronomie moléculaire, comme sous discipline scientifique spécifique, s'est imposée en raison de l'évolution de la science des aliments.
En 1988, avec le physicien britannique Nicholas Kurti (1908-1998), nous avons observé que la science des aliments, qui se développe depuis bientôt deux siècles, était partie de questions culinaires : par exemple, en 1791, le grand chimiste Antoine Laurent de Lavoisier s'est préoccupé de la confection des bouillons. A cette époque et ensuite, l'effort en science des aliments a essentiellement porté sur l'approvisionnement des peuples en denrées alimentaires, soit par des perfectionnements agronomiques, soit par des collaborations avec l'industrie alimentaire. Le succès a été considérable : les populations vivant aujourd'hui dans les pays industrialisés sont les premières, dans l'histoire de l'humanité, à n'avoir pas connu de famine !

Toutefois, lors de ce développement de la science des aliments, la cuisine est restée quasi inexplorée du point de vue scientifique ; encore récemment, elle était un « art chimique » privé de science. Or, paradoxalement, la cuisine est le lieu où se couronnent les efforts de la science des aliments : à quoi bon produire des viandes tendres ou des légumes goûteux si le cuisinier ne sait pas les préparer à la hauteur de leurs qualités initiales ?
Afin de mettre à la disposition des cuisiniers, domestiques ou de restaurant, des informations et connaissances utiles à leur pratique, nous avons eu le souci de distinguer une discipline qui ne se préoccuperait que des transformations culinaires : c'est la gastronomie moléculaire, introduite en 1990.
Cette dernière est-elle une science de nantis, qui se préoccupent de la qualité gastronomique des mets ? Evidemment non : chacun a intérêt à tirer le meilleur parti des denrées qu'il transforme culinairement. La gastronomie moléculaire est-elle, alors, une science futile ?
Cette question renvoie sur une éventuelle hiérarchie des sciences, mais peut-on dire que la chimie soit plus importante que la physique, la biologie que la cosmologie ? La science, répétons-le, explore le monde : la géologie explore le Globe, la biologie explore les êtres vivants, la cosmologie explore l'Univers, et la gastronomie moléculaire étudie le monde des transformations culinaires.